Exposition Montpellier - Avril 2016

" Pygmalion et Galatée "

Texte d'Anne Dumonteil

Quand la photographie fait respirer la pierre

Photographier des sculptures, c'est chercher à les révéler et les magnifier sous l'effet combiné du cadrage, de la lumière, du point de vue -au sens propre comme au figuré- et du regard singulier qui se porte sur elles. Du XIXème siècle à aujourd'hui, il en était sûrement ainsi des ambitions de Giacomo Brogi, d'Eugène Druet et d'Auguste Rodin ou encore d'Aurelio Amendola quand ils ont décidé d'opter pour ce langage artistique de l'image pour parler d'un autre art, de la forme et de l'espace celui-là. Qu'en est-il de la démarche de Jean-Yves Moirin dans sa nouvelle proposition à la Galerie Annie Gabrielli, troisième chapitre de leur aventure commune après Une obscure clarté en 2012 et Vanitas deux ans plus tard ? Comment l'artiste appréhende-t-il la photographie dans sa relation avec les figures de pierre dans cette exposition au nom évocateur : Pygmalion et Galatée ?

Renouant avec l'étymologie du terme photographie, Jean-Yves Moirin, assurément, écrit avec la lumière pour dévoiler avec poésie et délicatesse les œuvres sculptées qu'il a choisies, de manière presque exclusive, comme sujets de ses nouvelles séries d'images. Dans sa démarche, la mise en scène et la composition, le resserrement du cadrage et la neutralité du fond apparaissent comme autant de moyens pour faire émerger le murmure de vie contenu dans les sculptures, quand elles sont au plus proche des corps réels, et que la vie semble vouloir s'extraire de cette ressemblance, de cette imitation de la nature. Pour faire des êtres de pierre des êtres de chair...

Indéniablement, avec cette incarnation de la pierre par la lumière s'installe aussi une ambiguïté entre la réalité d'un corps et sa représentation, particulièrement dans les photographies mises en scène. En effet, l'épiphanie de la chair que propose Jean-Yves Moirin se double d'une presque indistinction entre ce qui est incarné et ce qui le devient, notamment par le traitement de la couleur qu'il opère. Le corps réel se pétrifie alors que le corps figuré s'anime par l'incarnat, par le jeu subtil des teintes de la vie dont il se pare soudain. Détournant le titre de Georges Didi-Huberman1, c'est de sculpture incarnée que nous pourrions parler, à la fois par les éclairages qui mettent au jour son modelé tout autant que sa surface lisse, et une palette colorée qui transmute cette dernière en une véritable peau.

Si la démarche photographique de Jean-Yves Moirin s'inscrit dans l'histoire de la peinture, et spécifiquement dans ses pans ténébriste et luministe, il n'en reste pas moins qu'est ici lisible une filiation forte avec les chryséléphantines. Ainsi, par ses partis pris et ses choix techniques, le photographe nous invite à une relecture des mythes, tout en nous posant la question immuable de la beauté et de la sensualité des corps, et de la relation des arts au monde réel.

Dans la confrontation de nos propres visages avec les figures de pierre, nous voilà donc troublés par cet entre-deux de la représentation et de la réalité, cette mise en suspens de la métamorphose de la pierre à la chair. A moins qu'il ne s'agisse de l'inverse... D'aucuns seront saisis peut-être par cet état de transition et d'hésitation ; d'autres sans doute, tels des Pygmalion, se laisseront aller à la rêverie de voir un corps sculpté, parfait dans ses lignes et ses volumes, s'éveiller soudain à la vie réelle.


1 Georges Didi-Huberman. La Peinture incarnée suivi de Le Chef-d'œuvre inconnu d'Honoré de Balzac, 1985, Collection « Critique », Editions de Minuit, Paris


 

Text von Anne Dumonteil

icone allWenn die Photographie macht, daB die Steine atmen
Skulpturen zu photografieren heiBt, daB man sie durch das Zusammenwirken des Bildauschnittes, des Lichtes, des Gesichtspunktes- im eigenen wie im übertragenen Sinne- und eines eigenartigen Blickes zu enthüllen und zu verherrlichen sucht. Vom 19 ten Jarhundert bis heute strebten sicherlich auch danach Giacomo Brogi, Eugène Druet und Auguste Rodin, als sie sich für jene Kunstsprache des Bildes entschieden, um von einer anderen Kunst zu reden, und zwar einer Kunst der Gestalt und des Raumes. Wie steht es nun mit J.Y. Moirins künstlerische Arbeit bei seinem neuen Vorschlag, der nach “Eine dunkle Klarheit” und zwei Jahre später “Vanitas”, jetzt das dritte Kapitel des gemeinsamen Abenteuers mit A. Gabriellis Kunstgalerie bildet? Wie benutzt der Künstler die Photographie in ihrer Beziehung zu den steinernen Figuren in dieser Austellung, deren vielsagender Name lautet: Pygmalion und Galatea ?

Indem J.Y.Moirin zur Etymologie des Wortes Photographie zurückgreift, schreibt er sicherlich mit dem Licht, um auf poetischer und zarter Weise die von ihm auserwählten Werke zu enthüllen, die in seinen neuen Bilderserien fast ausschlieBlich aus Steinskulpturen bestehen. Die Inszenierung und die Zusammensetzung, der verengte Bildauschnitt und der neutrale Hintergrund erweisen sich als Mittel, um das murmelnde Leben im Inneren der Skulpturen hervorzurufen, wenn sie den realen Körpern so nah sind, und wenn das Leben aus dieser Ähnlichkeit, aus dieser Nachahmung der Natur herauskommen zu wollen scheint. Damit aus diesen Steinwesen noch Lebewesen werden.

Es ist nicht abzuleugnen, daB jene durch das Licht verwirklichte Menschwerdung auch eine Zweideutigkeit zwischen einem realen Körper und dessen Vorstellung, insbesondere in den inszenierten Fotos mit sich bringt. Die von JYM dargebotene Erscheinung des Fleisches geht nämlich auch damit zusammen, daB das Lebewesen von dem leibhaftig werdenden Wesen sich kaum noch unterscheidet; dies ergibt sich vor allem aus der Farbenbearbeitung. Der reale Körper versteinert sich, während der vorgestellte Körper durch die Fleischfärbung, durch das feine Spiel mit den ihn schmückenden Farben plötzlich lebendig wird. Wenn man den Titel von Georges Didi-Huberman1 etwas verdrehen darf , könnte man von leibhaftiger Skulptur sprechen, sowohl dank der Anwendung des Lichtes, die ihre Gestalt hervorhebt, wie auch dank deren glatter Oberfläche, welche sich durch eine Farbenauswahl in eine wahre Haut verwandelt.

Wenn Jean-Yves Moirins photographischer ArbeitsprozeB in der Geschichte der Malerei insbesondere in den Bereichen des Tenebrismus und des Luminismus seinen Platz findet, wird doch hier auch eine starke Verbindung mit den chryselephantine-Skulpturen deutlich. Dank seiner künstlerichen Einstellung und seinen technischen Verfahren lädt uns der Photograph dazu ein, die Mythen neu zu lesen und stellt uns zugleich die unwandelbare Frage der Schönheit und der Sensualität der Körper, und die des Verhältnisses der Kunstformen zur realen Welt.

Wenn unsere eigenen Gesichter den Steinfiguren gegenüberstehen, entsteht durch die UngewiBheit zwischen der Vorstellung und der Realität eine Unruhe, jene in der Schwebe gelassene Verwandlung des Steines ins Fleisch. Oder aber auch umgekehrt. Einige werden vielleicht von diesem zögernden Übergangszustand ergriffen; andere werden sich wohl wie echte Pygmalion der Traümerei hingeben, ein skulpturierter, vollkommen gezeichneter Körper leibhaftig werden zu sehen.


1 Georges Didi-Huberman. Die leibhaftige Malerei (gefolgt von H.de Balzac, das unbekannte Meisterwerk)


 

Exposition À mi-ombre - Château d'eau, Château d'art - 30 janvier 13 mars 2016

Texte de Michel Pobeau

Première impression

" Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme
Ce beau matin d'été si doux
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux, ... "

Lorsque Baudelaire nous hante d'un paysage ou d'une circonstance nous sommes éberlués partant de fragile beauté.

Mais d'autres images circonstancielles aussi de notre actualité nous ébranlent vers d'autres temps hachés et que certains n'effaceront plus tel un oxymoron imprudent (une obscure clarté...). Chez le créateur la permanence est une signature comme si le temps n'avait plus de prise - qui a d'ailleurs inventé cette expression triviale " du lâcher prise " comme on lâcherait un sentier d'équilibre ?

Savoir " lâcher prise, donner à voir, à entendre, à comprendre ", comme si nous étions spectateurs devenus des enfants " à dresser " dans l'ombre de l'entendement (donner à l'ordre...). Heureusement il reste l'œuvre, inqualifiable par définition et offerte par générosité à qui sait la regarder en s'arrêtant pour entendre son souffle que seul l'artiste sait avoir accroché à ses basques.

" Le temps mange le temps " dira Jean-Yves Moirin pour habiller/déshabiller le regard de l'autre, sentinelle qui passe devant la photo d'une œuvre devenue une œuvre pour le meilleur et pour le pire. Mais quelle beauté insistante, dérangeante et marquant le regard d'une empreinte indélébile. J'en veux pour preuve ces draps d'architecture paladins que j'ai cru voir dans l'ombre de leurs plis complices pour cacher/révéler le message de l'artiste. Dans subliminal il y a sublime et dans sublime il n'y a plus le temps qui passe, éreinté qu'il est par le geste " chronophage " de la mémoire. " Où est-ce que j'ai déjà vu ça ? ". Nulle part ailleurs que dans le présent de notre relation, nous dit-il en souriant du bon coup qu'il vient de nous faire du coin de son œil. Merci Monsieur Jean-Yves Moirin pour cet instantané d'éternité. Monsieur MOIRIN quel joli nom pour un Maître des jardins d'âmes.


 

Exposition 2014 " Vanitas " Galerie Gabrielli-Montpellier

 

Et nul ne vous salue, étranges destinées !
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs !
Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'œil inquiet, fixé sur vos pas incertains… (1)

" Vanitas " est une série photographique réalisée au cours du printemps 2013 au moment où l’iris est à l’apogée de sa floraison, laquelle présente un singulier phénomène de transformation alors que chaque fleur amorce son déclin. L’agencement des formes se réalise au cours d’une phase assez brève. Des figures étonnantes se révèlent. Chaque fleur prête ses pétales à un avenir incertain. La photographie, à un moment décisif, inscrit, dans le cadre fictionnel de l’image, l’expression d’une poétique des temps proches, là où l’inquiétude du changement et du vieillissement se dévoile en désillusions décoratives. Chaque image, incluse dans le cercle du tondo, explore ses propres qualités d’ombres et de lumières mettant ainsi à vif les outrances et les fantaisies de son modèle dont la disparition proche est annoncée. Le noir est un velours, il dramatise la matière végétale et le destin de cette fleur dont les instants d’une beauté éphémère sont saisis par la photographie. Ainsi vaut l’avertissement : le temps mange le temps…

(1) Les Petites Vieilles un poème de Baudelaire publié dans la section Tableaux parisiens des Fleurs du mal.


 

icone allNiemand begrüBt euch! Gebückt und zerbrochen
und steif.
Seltsames Schicksal, schleicht ihr entlang an den 
Mauern, 
Scherben der Menschheit, die für die Ewigkeit 
reif !
Doch ich, der von ferne bewacht euer
Schwankendes Schreiten, 
Der voll Angst, wie ein Vater euch folgt mildem
zärtlichen Blick…

“Die kleinen Alten” Gedicht von Charles Baudelaire aus “Die Blumen des Bösen ».


« Vanitas » ist eine im Frühling 2013 während der vollen Blütezeit der Schwertlilie ausgeführte Photographienserie. Diese Blütezeit bietet einen eigenartigen VerwandlungsprozeB dar, wenn jede Blume zu verblühen anfängt. Die Zusammensetzung der Formen findet in einem ziemlich kurzen Zeitabschnitt statt. Überraschende Gestalten zeigen sich dann. Die Blumenblätter geben sich einer ungewiBen Zukunft hin. Die Photographie drückt in einem entscheidenden Augenblick dank dem erdichteten Rahmen des Bildes die Poetik der herankommenden Zeiten aus, wenn die Angst vor der Veränderung und dem Altern sich als dekorative Enttäuschungen erweist. Jedes in den Kreis des Tondos eingeschriebene Bild untersucht seine eigenen Schatten-und-Lichtseiten, und zeigt dabei die Übertreibungen und die sonderbaren Einfälle seines Modells vor, dessen nahes Hinschwinden schon angekündigt wird. Schwarz ist wie Samt, es dramatisiert den Pflanzenstoff und das Schicksal dieser Blume deren Momente ihrer kurzlebigen Schönheit vom Photographen aufgegefangen werden. So gilt die Mahnung: Die Zeit verzehrt die Zeit…


 

Exposition 2012 Galerie Gabrielli-Montpellier " Une obscure clarté "

 

Une obscure clarté


La réalité du monde est ce qu’elle est et il en va de même de l’image photographique c’est-à-dire un moyen de déplacement, un instrument d’évasion, le pouvoir de transformation pour constituer un monde au-delà du réel. Ici l’image photographique n’est pas le reflet d’une réalité prise au piège de « l’instant décisif » cher à Cartier Bresson, au contraire elle en devient la clef. L’intérêt est sa capacité à constituer un monde et d’aller au-delà du visible, voir les choses comme un monde transcendant le réel pour y discerner ce qui le taraude telles ces tensions contradictoires et permanentes entre perception et imaginaire. En photographie, le réel ne peut être perçu dans sa stricte littéralité mais toujours chargé d’interprétation. Elle dépasse le cadre de l’objectivité pour nous plonger dans un monde de subjectivité. Tout apparaît en constante métamorphose. Les images photographiques exigent beaucoup de celui qui regarde. Qu’avons nous à faire de la lumière qui éclaire l’espace des évidences ?
Mieux vaut favoriser les regards qui ne cherchent rien et créer les conditions de lumière susceptibles d’exercer une action sur le déroulement d’un événement ou mieux sur celui du non-événement d’une réalité prosaïque. Pour ce faire, il ne s’agit pas d’éclairer mais bien de se saisir des occasions de la lumière afin d’intervenir sur le réel de façon très forte, de traduire une situation, de faire participer le spectateur à la découverte d’une atmosphère variable ou d’un lieu, là où la course du soleil met en lumière le spectacle d’une obscurité. C’est un autre manière de mettre en contradiction la dimension du temps, l’instantané photographique et l’intemporalité. Par le truchement de ces photographies, l’ombre monte, étouffe la clarté et installe une inquiétante étrangeté. La lumière devient un phénomène insolite qui rend l’énergie aux corps et amortit la présence réelle des choses. Pour que la lumière agisse sur l’intimité des êtres et des choses quoi de plus radical que l’ombre.


 

icone allEine dunkle Klarheit


Die Wirklichkeit der Welt ist eben wie sie ist, genauso wie das photographische Bild, das heiBt, daB es ein Reise-und–Ausfluchtmittel ist, die Macht zu verwandeln, um eine Welt jenseits der Wirklichkeit aufzubauen. Hier spiegelt das photographische Bild nicht die Realität wider, wie sie im “entscheidenden Augenblick” bei Cartier-Bresson gefangen bleibt, es wird ganz im Gegenteil zum deren Schlüssel. Der Vorteil besteht dabei in seiner Fähigkeit eine Welt jenseits des Sichtbaren aufzubauen, die Dinge wie eine transzendente Welt zu sehen, um darin diese gegensätzlichen und ständigen bohrenden Spannungen zwischen Wahrnehmung und Vorstellung zu erkennen. In der Lichtbildkunst ist die Realität in deren reiner Einfachheit nicht wahrzunehmen, sie muB immer ausgelegt werden. Sie überschreitet den Rahmen der Objektivität und stürzt uns in eine Welt der Subjektivität. Alles verwandelt sich unaufhörlich. Die photographischen Bilder verlangen viel von dem Zuschauer. Was sollen wir mit dem Licht anfangen, welches den Raum des Selbsverständlichen beleuchtet ?
Man tut besser daran, den nach nichts suchenden Blick zu bevorzugen, und die Lichtverhältnisse zu schaffen, die auf den Verlauf eines Ereignisses oder noch besser auf den des Nichtereignisses einer prosaïscher Realität einwirken können. Dabei handelt es sich nicht um das Beleuchten, sondern vielmehr darum, die vom Licht gegebenen Gelegenheiten auszunutzen, um in die Realität stark einzu greifen, eine Situation darzulegen, den Zuschauer an der Entdeckung einer wechselnden Atmosphäre oder eines ortes teilnehmen zu lassen, dort wo der Lauf der Sonne das Spektakel einer Dunkelheit ans Licht bringt. Dies ist eine andere Weise, den Zeitverlauf, den photographischen MomentschuB und die Zeitlosigkeit im Gegensatz zueinander zu stellen. Diese Photographien lassen den Schatten heraufsteigen, die Klarheit sich verdunkeln und eine beängstigende Seltsamkeit emporkommen. Das Licht wird zu einem merkwürdigen Phänomen, das die Körper wiederbelebt und die Wirklichkeit der Dinge abschwächt. Der Schatten wirkt am gründlichsten auf das Innere der Wesen und der Dinge.